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L'essor des fonds souverains inquiète l'économie mondiale Version imprimable Suggérer par mail
Face à la montée en puissance des fonds spéculatifs extrêmement agressifs et des fonds souverains qui n'obéissent à aucune logique économique..." : lors de sa conférence de presse, le 8 janvier, le président de la République, Nicolas Sarkozy, a montré du doigt cette finance qu'il considère comme sans morale. La France et quelques autres pays européens se font peur, une fois encore. Après les fonds de pension qui ont connu une forte croissance dans les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques au milieu des années 1990 ; après les hedge funds (fonds spéculatifs) que l'on a accusés d'être les responsables de tous les dysfonctionnements de la sphère financière internationale ; après les "private equity" - les fonds d'investissement - souvent perçus comme des dépeceurs d'entreprises, après la crise ahurissante des crédits hypothécaires à risques, les subprimes, voici que les fonds souverains inquiètent ! Un fonds souverain est un fonds dans lequel un Etat place ses réserves de change sous forme d'actions. Les fonds souverains pesaient quelque 3 355 milliards de dollars en 2007 (selon une évaluation réalisée en décembre 2007 par Patrick Artus, directeur des études économiques chez Natixis) et pourraient atteindre 12 000 à 15 000 milliards de dollars d'ici à 2015. Tant que cette manne se plaçait en bons du Trésor (plus particulièrement américains), personne ne trouvait rien à redire. Mais aujourd'hui, ces pays souhaitent dynamiser leur portefeuille et disposer de ressources industrielles pour l'avenir. Il y a dans le monde d'énormes réserves financières qui sont entre les mains des pays émergents. Elles sont alimentées par les excédents commerciaux de la Chine, de Singapour, de la Corée du Sud, notamment. L'envolée des matières premières et la rente pétrolière des pays du Golfe, de la Russie ou des pays de la Communauté des Etats indépendants ont accru la puissance financière de ces nouveaux intervenants.

Le fait que ces nouveaux venus s'invitent au capital des entreprises embarrasse. Certains d'entre eux ne cachent pas leur intérêt pour des secteurs stratégiques. Les autorités américaines ont empêché le fonds de Dubaï, en 2006, de racheter les infrastructures de cinq ports américains dont New York, Baltimore et La Nouvelle-Orléans. La Chine, qui détient un fonds de 200 milliards de dollars - le China Investment Corp (CIC) - a pris 10 % du capital du fonds d'investissement Blackstone, qui compte des participations importantes dans une quarantaine de grands groupes industriels comme Deutsche Telekom. La Bourse de Londres est entre les mains du Qatar pour 20 % et de Dubaï pour 28 %. Quant aux Russes, la banque VTB a acquis 5 % d'EADS. Tous ces fonds ont des participations minoritaires. Aucun ne siège au conseil d'administration des entreprises, même si les Russes ont tenté d'y parvenir.

Reste à savoir combien de temps les fonds souverains se contenteront de tickets minoritaires dans les entreprises cotées. Lors du dernier G8 en Allemagne, en juin 2007, les chefs d'État et de gouvernement, Angela Merkel en tête, se sont d'ailleurs inquiétés de leur opacité. Pour M. Artus, il faut se garder de réactions émotives : "Les fonds souverains, dit-il, sont nécessaires. (...) Il ne faut pas oublier le rôle potentiel comme actionnaire stable qu'ils commencent à jouer depuis la crise de l'été 2007." Ces derniers mois, les fonds sont intervenus auprès de grandes banques fragilisées par la crise des subprimes. City Group (première banque commerciale américaine) a ainsi été sauvée par Adia, fonds d'Abu Dhabi, qui est intervenu à hauteur de 7,5 milliards de dollars. Les fonds souverains ont également volé au secours des deux premières banques d'affaires américaines que sont Morgan Stanley, soutenue par CIC, un fonds chinois, pour 5 milliards de dollars, et Merrill Lynch par Temasek, un fonds de Singapour, pour 6,2 milliards de dollars.

Ces établissements suscitent interrogations et paradoxes. Paradoxes parce que le fonds pétrolier norvégien, le Government Pension Fund Global (GPFG), créé en 1990, qui gère plus de 300 milliards de dollars, prenant des participations dans près de 4 000 entreprises (dont 90 françaises), n'a jamais provoqué la moindre crainte. Il est vrai qu'en moyenne le GPFG dépasse rarement les 1 % de participation. Il est vrai aussi que ce fonds s'est doté d'une stratégie d'investissement éthique qui l'a amené notamment à exclure toutes les entreprises liées à l'armement. Ni Thales ni EADS ! En juin 2006, le GPFP a exclu Wal-Mart, numéro 1 mondial de la distribution, pour atteinte sérieuse et systématique aux droits humains et du travail.

Paradoxe encore, ce sont les pays du Sud qui viennent maintenant au secours des pays occidentaux. On s'inquiète de l'appétit de ces fonds. Mais, note Marie-France Baud chargée des questions financières à Confrontations Europe, "qu'en est-il des grandes banques et compagnies d'assurances occidentales qui ont acquis la plupart des réseaux bancaires des nouveaux membres de l'Union ? Qu'en est-il des grandes entreprises occidentales qui prennent le contrôle des réseaux d'électricité, d'eau et de transport de pays en développement ?"

Il ne faut ni faire de l'angélisme ni tomber dans la paranoïa. Les stratégies de ces nouveaux intervenants ne sont pas clairement affichées. Pas plus que la liste des fonds souverains n'est figée. Depuis fin 2005, il faut noter que plus de 650 compagnies d'Etat chinoises ont investi en Afrique dans les secteurs du pétrole, des matières premières et des télécommunications. A part quelques opérations significatives et très symboliques, les fonds souverains n'ont pas bouleversé le capitalisme occidental... pour l'instant.

M. Sarkozy affiche sa volonté de trouver une parade. La Caisse des dépôts doit, selon lui, devenir l'instrument de défense des intérêts économiques (et stratégiques) français. Certains doutent de l'efficacité de son intervention qui pèserait peu par rapport à la surface financière des fonds souverains actuels. Au-delà des appréhensions plus ou moins fondées, avec ces fonds souverains le capitalisme franchit une nouvelle étape, dont les principaux acteurs sont les pays émergents. D'aucuns parleront de revanche !

Source : Lemonde.fr
 
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